
- Alors, qu’est-ce qui t’amène mon vieux, y a un truc qui va pas avec Maude?
Concentré sur son verre, Victor n’osait pas regarder son ami.
- Bah raconte!, dit Igor décontracté en lui tapant sur le genou.
- Mais c’est que, enfin c’est difficile…
- Quoi?! Vous êtes toujours ensemble, non?
- Mais oui, bien sûr…
- Vous avez fait un break?
- Mais non! C’est pas le problème!
- Ok ok, bah c’est bon, vas-y, raconte.
- Non non,…on s’en fout.
- Quoi on s’en fout?! Mais arrête, joue pas le timoré, pas avec moi!
- Non, mais c’est passé, c’est rien; on s’en fout j’te dis.
- Alors tout va bien?! Qu’est-ce que tu me chantes putain? Tu te fous de moi ou quoi? Tu te pointes la tête flinguée…t’as un truc important à dire ça se voit…et là, tu la boucles?!
- Mais ta gueule, deux secondes, merde!
Igor respecta un silence court…mais moqueur et impatient il ne sut se retenir:
- Te force pas mon vieux, c’est vrai qu’on ne se connaît pas si bien après tout…
Cette ironie déplut à Victor qui le traduisit par un geste de dédain. Il attrapa son manteau:
- Tu me saoules merde!
Les deux hommes étaient maintenant debout face à face, Igor agrippant le bras de son ami…
- Attends, reste! Désolé, je comprends pas…
Victor baissa la tête, vaincu.
- Assis-toi, s’il te plaît…Allez…Je t’écoute.
Victor s’assit, reprit son calme, s’excusa. Son souffle reprit sa course normale. La tension s’éloigna. Il sembla s’armer de courage et prit une longue respiration.
- Elle est malade, elle doit recevoir des soins, de façon périodique…ça va être dur, c’est chiant, ça nous tombe dessus, on n’y connaît rien, je comprends pas…
- Ah…, balbutia Igor.
- Ca va durer 8 mois, ça ira ensuite, mais faut passer par là…on s’est marié il y a à peine 1 an! C’est irréel! Elle va en baver, c’est dur; je me sens dépassé là…Ses parents sont là, je suis là.
Cette litanie désespérée lancée en vrac laissa Igor de marbre. Il regardait ses pompes. L’éternité défila silencieusement dans la pièce. Mal à l’aise, Igor eut l’envie de mimer un trompettiste et de faire des gestes obscènes. Il resta sobre:
- Très bien, je suis là aussi mec.
- Merci Igor.
Les deux compères s’embrassèrent.
- Un autre verre?
- Je ne dis pas non, merci.
Igor s’éloigna de nouveau pour chercher la bouteille. Victor était maintenant apaisé d’avoir pu se confier. Il était maintenant replongé dans une réflexion bien propre à lui. Il en fit part à Igor:
- Hé dis, tu n’as pas l’impression, de temps en temps, d’assister à ce que tu vis?
- Je comprends pas, mec.
- Tu vois, parfois, ça m’arrive: je suis avec quelqu’un, on se parle, je suis concentré uniquement sur l’immédiateté de la conversation et puis d’un coup, ma conscience s’éveille, s’élève même, et fait que je me vois parler…c’est comme si j’assistais à la scène dans laquelle j’opère…tu vois?
- Euh…j’espère que ce que vous vous dîtes est intéressant dans ce cas-là! T’es sûr pour l’autre verre?
Les deux compères s’enfoncèrent paisiblement dans l’après-midi à mesure que la conversation s’épaississait; ils trinquèrent plusieurs fois à la santé de Maude et finirent même par sourire…