Archive pour juillet, 2008
Alhambra
Jeudi 31 juillet 2008Interrogation commune, formulation de choix
Jeudi 17 juillet 2008
“Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant, le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et je m’étonne de me voir ici plutôt que là. Qui m’y a mis? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi?”
Aplasie 36
Mercredi 16 juillet 2008
Epilogue
Arrivé à son bureau et repensant grossièrement à sa nuit, Victor gribouilla quelques notes qu’il avait méditées sur la route. Il avait renoncé à tout expliquer à ses collègues, il avait dit bonjour comme si de rien était. “Hé, ça va mieux?!”, lui avait-on demandé non sans moquerie. “Ça va”, avait-il répondu. Dans sa tête, il voulait maintenant uniquement se consacrer à Maude. Il tapa néanmoins ses notes sur son ordinateur et les envoya à Igor. Elles seraient probablement le point de départ d’une discussion accompagnée d’un bon Porto. Ça disait à peu près :
L’incroyable avec l’être humain, c’est qu’il ne saurait être négatif. Le cœur bat ou ne bat pas, on respire ou l’on ne respire pas; on vit ou non. C’est une volonté pure d’existence, jamais artificielle. Pourtant la fantastique machine qu’est l’humanité est absorbée dans une marche inéluctable vers son arrêt; un arrêt définitif suite à une vie à tout rompre. C’est une durée comprise dans le Temps; mais le Temps ne craint pas de perturbation; il est, indéfiniment.
Fin
Aplasie 35
Mardi 15 juillet 2008- Maude?, fit-il derrière la porte de la salle de bain.
- Oui ?
- Ca va ?
- Oui.
- Elle peut venir dans une demi-heure, c’est ok ?
- Oui.
- Elle demande si c’est pour une prise de sang spéciale…
- Non, répondit Maude, juste une numération.
Victor précisa l’information à l’intéressée, raccrocha et se traina jusqu’au salon pour se replonger sur son PC ; il devait avertir son job que non, il ne reprendrait pas aujourd’hui car il avait passé la nuit coincé dans l’ascenseur de la tour Eiffel et qu’il était crevé. Le croirait-on ? Il passait déjà pour un fumiste : «être arrêté 10 jours pour une grippe, quand même…», lui avait déjà notifié un collègue. « Merde, se dit-il, on est au bout du compte vraiment pas maître de sa réputation… ». Il chercha sur internet si on mentionnait l’aventure dans les medias. Il entendait Maude remuer dans le bain. Ça le rassurait.
« Panne de l’éclairage de la tour Eiffel la nuit dernière ». C’était le titre d’un article sur le net. « Les raisons de la panne ne sont pas encore clairement identifiées mais le monument parisien n’a pas offert hier aux visiteurs de la ville-lumière son rayonnement habituel… ». « Incroyable ! », dit-il à voix haute, « on pense d’abord aux retombées sur le tourisme ». D’ailleurs, il se rappela avoir entendu que c’était un collectif japonais qui finance le scintillement des 20 000 ampoules de la tour. Pourquoi ? « Parce qu’ils trouvent cela trop beau », avait-on répondu. Il avait jugé cette raison très noble.
En grattant une cigarette sur le balcon, il eut une pensée pour ses compagnons de fortune. On ne s’était pas dit au revoir. Dès la sortie de la cabine, le mécanisme de repliement sur soi s’était enclenché. L’autre redevenant un étranger. En même temps, c’est lui et Maude qui avaient quitté la tour les premiers. Et puis il y avait des circonstances atténuantes. Merde, il en garderait un sacré souvenir tout de même ! L’ennui c’est qu’il était quasi sûr de ne plus jamais revoir les heureux élus. Sur les 7 millions de visiteurs annuels, ils avaient été une minuscule poignée dans cette affaire. Pourquoi eux ? Pourquoi Maude ? C’était une question qu’il avait d’ailleurs cessé de se poser depuis des mois…
Il retourna vers la salle de bain.
- Tout va bien ? demanda-t-il derrière la porte.
- Oui, il faut que je me dépêche, elle va bientôt arriver.
- Tu as pris ta température ?
- Ouais.
- Alors ?
- 37.2°.
La sonnerie se fit entendre ; en allant ouvrir, Victor pensa que c’était le titre d’un film mythique des années 80, il ne l’avait pas vu.
- Bonjour, fit-il en ouvrant la porte.
- Bonjour, comment allez-vous ?
- Oh…Elle va tout vous raconter.
- D’accord.
- Entrez, installez-vous, elle se sèche.
- Merci, fit l’infirmière.
Quelques secondes plus tard, Maude se pointa dans le salon en peignoir. L’infirmière l’attendait avec son attirail. Très rapidement, elle lui déballa toute l’histoire, ses craintes, la nuit, l’angoisse, la toux des autres, leur méchanceté, leur gentillesse, Bruno… Sans réserve. Victor jugea qu’il devait respecter cette confidence et partit se faire couler un bain, il était d’une nonchalance sans limite ; il se dit toutefois que finalement il irait peut-être travailler aujourd’hui.
Aplasie 34
Mardi 15 juillet 2008Mardi 15 mars. C’était l’aurore. Il faisait doux. L’ambulancier démarra doucement. Maude demanda à ce qu’on ouvre les fenêtres. Elle ne relâchait pas la pression. Il fallait que l’air circule. Il fallait chasser les saletés. Elle se sentait épuisée mais avait l’impression d’avoir échappé au pire. Elle n’avait probablement pas de fièvre. Du coup, ça valait la peine de lutter encore un peu contre les attaques en tout genre, de ne rien laisser passer. Son intransigeance face aux saletés était sa lubie, c’était aussi son salut. En voyant Maude exiger l’ouverture des fenêtres, Victor se dit qu’elle exagérait ferme : « C’est bon, quoi,… ». Il n’était pas loin de 7 heures.
- Où allons-nous ? interrogea l’ambulancier.
- On va où ? demanda Victor à sa femme.
- A la maison, répondit-elle d’un air : « j’ai tout le planning en tête, je gère ».
Victor indiqua une adresse du 16ème arrondissement.
- Très bien, fit le chauffeur. Drôle de nuit, hein ?!
- Comme vous dites…confirma Victor. Il avait sorti son portable et tapotait un sms à l’attention d’Igor: «t’es libre ce soir ? Je te raconte tout !». Il fallait qu’ils en sortent quelque chose de cette nuit !
Le VSL longea un Trocadero d’une vacuité inquiétante. Victor aperçut la tour Eiffel dans le rétroviseur et se demanda s’il la regarderait toujours comme avant. Il eut une pensée brève pour Bruno. Et lui, allait-il continuer son métier ? Il était drôle Bruno. Il allait certainement être l’employé du mois ! Il passerait à la télé. Il expliquerait sa gestion de l’aventure; il serait la voix de la cabine. Maude qui ne relâchait pas ses efforts avait le visage calé bien en face de l’ouverture de la fenêtre pour emmagasiner tout l’air possible. Chacun son combat…
La voiture emprunta l’avenue d’Eylau, fit le tour de la place de Mexico, et s’engouffra plus encore dans l’arrondissement. Au bout de quelques minutes, Victor sortit de sa torpeur :
- C’est là !
- Ici, je peux m’arrêter à ce niveau ?
- Très bien, merci !
Le couple sortit de la voiture. Les époux serrèrent la main de l’ambulancier: “merci”. Maude avait voulu réprimer son geste au dernier moment mais ne risqua pas l’impolitesse. “Les mains sont le premier vecteur de bactéries, pensa-t-elle. Bah…dans 30 secondes je les frictionne un quart d’heure…”. La fatigue commençait à se faire pesante et une lassitude commune aux fins de soirées les embrouillait.
- Allez, ouvre !, s’impatienta Maude.
Arrivés dans la cage d’escalier, elle fit la moue à son mari quand il tira la porte de l’ascenseur. Il comprit. “Jusqu’au boutiste”, pensa-t-il. Mais lui, Victor, comment l’aurait-il géré son aplasie?
- Ok, je prends les escaliers.
Ils se retrouvèrent dans l’appartement. Chacun reprit peu à peu ses marques. Maude se précipita pour un lavage de main énergique s’évaluant en minutes. Victor reçut une réponse d’Igor : « Ok ça roule, 21h ? ». Maude expulsa ses habits porteurs d’on ne sait combien de grippes, angines, bactéries tiers-mondistes. Victor s’allongea sur le canapé attendant que le café chauffe. On entendait un bain couler. Maude se frictionnait le visage maintenant. Victor s’endormait presque. Une voix le réveilla. De loin :
- Dis, t’as pensé au chauffage ? Et tu peux appeler l’infirmière pour une prise de sang ?
Victor rassembla ses esprits. Après toute cette nuit, encore du boulot ! D’ailleurs, ça n’était au bout du compte pas aujourd’hui qu’il reprendrait…
- Victor !?
- Oui, je m’en occupe, je l’appelle.
- Tu sais où est le thermomètre ?
- Non, je ne m’en sers jamais, dit-il en regrettant aussitôt cet aveu.
- Ah je l’ai !, rectifia Maude qui n’avait pas relevé l’affront. Tu lui dis de venir dès qu’elle peut ?
- Oui, oui.
Victor se servit un café en cherchant sur son portable le numéro de l’infirmière. Il était épuisé. Les yeux le piquaient. Ses pieds raclaient le sol. Il se dirigea vers son PC et l’alluma.
Aplasie 33
Lundi 14 juillet 2008Elle était féroce, gueulait fort. C’était l’éclatement de la bulle, la crise de nerfs.
- Mais foutez-moi la paix ! Je vais sortir ! Mais non…N’approchez pas !
- Madame, vous êtes en état de choc et je crois que vous devriez…
- Mais vous ne comprenez rien, merde ! Je suis en traitement, je n’ai plus d’immunité, je suis fragile, ça fait 12 heures que je suis coincé dans un monde de bactéries…
- Je comprends bien Madame, mais rien ne vous empêche de sortir…
- Mais je veux sortir ! Vous n’écoutez rien, bon sang ! Je vous demande juste de libérer la voie, je préfère éviter les contacts.
- Mais raisonnez-vous madame, il faut vous…
Le discours était burlesque. Une jeune fille diaphane hurlant à la maladie face à un secouriste frustré de ne pas être pris au sérieux.
- Elle a raison, coupa Victor déterminé.
- Qui êtes-vous ?
- Son mari, cela ne coûte rien à personne de vous écarter et d’éviter que les gens se précipitent sur elle, si ? Elle est en traitement, nous l’avons fait savoir par le liftier mais cette information n’a pas eu d’écho.
- Enfin Monsieur…
- Tout à fait, maintenant, il faudrait faire venir un médecin, uniquement.
- Oui…fit-elle, et me donner un moyen de me protéger contre les germes…
Le secouriste quitta le couple en pestant.
- Merci, fit Maude.
- Ca va ? Tu te sens bien ? Je ne te voyais pas !
- Laisse, ils sont tous trop cons…
Un médecin arriva et demanda au petit groupe de se disperser, de s’éloigner. Il s’adressa à Maude :
- Madame, vous êtes en aplasie ?
- Certainement, fit-elle, en reculant.
Il pénétra dans la cabine.
- Euh…vous n’avez pas de masque ?
- Non, nous n’avions pas prévu cette situation.
- Mais nous avions prévenu pourtant !
- Euh…l’information ne nous est pas parvenue…mais quelle idée de monter la tour Eiffel dans votre état ?
- Quelle idée d’être bloquée toute une nuit dans un ascenseur vous voulez dire ?! Par ailleurs, hier ce n’était pas encore un mauvais jour, surenchérit-elle.
- Passons, fit-il. Je vais vous examiner.
Il s’approcha d’elle.
- A distance ! fit-elle.
- Euh oui, répondit-il perplexe.
- Mais je préférerais 100 fois rentrer chez moi, prendre ma température, faire une prise de sang…
- Je suis le médecin ici, affecté au diagnostic des victimes de la panne…
- Ecoutez, fit-elle, je n’en peux plus, je vais faire une crise de nerfs. Je suis examiné trois fois par semaine. Je finis par me connaître. Je sais ce qu’il me faut ! Je ne demande qu’à rentrer chez moi, ou aller à mon hôpital, là où je fais mon traitement…Est-ce si difficile à admettre ?
- Hum…bon.
Le médecin parvint tout de même à récolter quelques informations sur son état. Le diagnostic principal était qu’elle était plutôt traumatisée, impatiente, furieuse, blanchâtre…
- Au passage, hein, pas besoin de psy, précisa-t-elle. Ca va encore être tout un cirque !
Le médecin acquiesça d’un sourire forcé.
Elle obtint enfin que son petit couple se fasse ramener en voiture. On escorta Victor et Maude avec une équipe de choc qui se dépeupla peu à peu sous les coups de la virulence des « Dégage ! », « Mais on n’a pas besoin d’être 20 pour descendre ! », « Mais vous êtes bouchés ?! », « Vous le faites exprès !? », d’une Maude déchaînée. Victor n’essayait même plus de la raisonner. Pour lui, elle reprenait vie, ça prouvait qu’elle n’était pas si mal et il comprenait maintenant qu’elle avait véritablement vécu un enfer. Dans la cabine qui les ramenait à une altitude plus raisonnable, Maude commença à sourire, de nouveau. Et Victor retrouvait son univers : il réalisa que personne ne s’était attardé sur la vue en sortant de la cabine. C’était pourtant le but de leur visite, 12 heures qu’ils l’attendaient cette vue ! En quittant la cabine, chaque groupe avait réagi différemment. Les hongrois s’étaient effondrés, les philippins s’étaient mis à parler très fort et très vite entre eux, l’américaine et Damien s’étaient rués sur une table où étaient disposés des croissants, du café, du sucre, de l’eau, Bruno avait tapé dans la main de ses collègues qui l’avaient accueilli avec un large sourire : « Putain, mec ! ». Victor quant à lui s’était laissé surprendre par l’organisation des secours avant de rechercher sa femme. Au final, lui non plus n’avait pas cherché la vue ; c’était devenu secondaire comme préoccupation.
Le couple escorté vit défiler en sens inverse cette fois les étages de la tour qui d’ailleurs était vide. Arrivés à son pied, une voiture type VSL attendait déjà les jeune époux. « Liberté ! », pensa Maude.
Aplasie 32
Lundi 14 juillet 2008Des hommes étranges, une équipe en mode commando, se ruèrent sur la porte de la cabine. Avec de grosses pinces, des pieds de biche, tout le matos. Frusques de circonstance… A l’identique. « Mais qu’est ce qu’ils foutaient ?!, What the hell are they doing ? », s’interrogèrent les otages en fin de contrat. Instinctivement, ils avaient reculé pour se protéger de l’imminente explosion de la porte. « Mais après tout, pourquoi une explosion ? Pourquoi ces grosses pinces ? Pourquoi tout cet attirail ? ». Reprenant ses esprits, Bruno fit un pas en avant :
- Veuillez reculer Monsieur, fit un des barbares derrière la grille.
Bruno ne se démonta pas :
- Hum…c’est que je suis le liftier et je pense pouvoir ouvrir la porte sans le concours de votre équipe.
- Monsieur, laissez-nous procéder…
Le liftier sûr de lui ne le laissa pas finir, et d’un geste simple ridiculisa le commando et ouvrit la porte.
L’équipe recula immédiatement. La porte était juste entrouverte et on avait peur, peut-être, de la sortie brutale d’un fauve après des mois de captivité. Un ours ? Non, le liftier fit mine à ses clients de sortir.
Ce fut un défilé. Les philippins, les hongrois, Damien, l’américaine, Victor, sortirent. Ils réalisèrent que tout cela avait été l’objet d’une grosse opération. Au premier plan, le commando s’était rangé de chaque côté de la porte et constituait une haie d’honneur silencieuse. Devant, des pompiers, prêts à intervenir, en cas de…Au troisième plan, on devinait des médecins, des psychologues, des responsables de la tour. Il était 6 heures du matin. Une scène de sauvetage à l’américaine, comme dans les films catastrophe. Ca prenait des allures de films comme “Die hard”, “la Tour infernale”…
Pourtant la sortie se fit dans un silence analytique. Les spécialistes observaient l’état des otages. Ils marchaient tous un peu perdus: ça avait l’air épuisé, ça avait l’air abruti, mais pas d’alerte spéciale. On leur donnerait une couverture, à manger, les médecins ausculteraient yeux et oreilles ; puis les psychologues prendraient le relais.
Le silence s’interrompit soudainement : d’un coup, les secours se mirent en marche et la masse du comité se précipita sur les rescapés. Chacun son rôle, chacun son patient.
Victor fut pris en main par une jeune femme ; infirmière de la croix rouge ? médecin ? Peu importe :
- Comment vous sentez-vous monsieur ?
- Ca va ; j’ai faim, j’ai soif…
- Vous avez froid ?
Victor ne répondit pas. Il tournait la tête à gauche, à droite, perturbé.
- Mais où est ma femme ?… Maude ! cria-t-il.
Il se détacha de l’attention de la jeune femme et fit le tour de la « foule ». Soudain, il réalisa qu’il y avait une agglomération d’hommes devant la cabine, il s’approcha. Plus grand que la moyenne, il put voir par-dessus les épaules, sa femme.
Elle était dans la cabine et refusait apparemment d’en sortir. Il s’approcha plus près pour entendre ce qu’elle disait.
Aplasie 31
Dimanche 13 juillet 2008En se tapant le front contre un hublot, Maude s’inquiéta instantanément pour ses plaquettes. Mais elle s’en voulu de ne pas profiter de ce moment et de penser sans cesse à ses numérations sanguines. Maintenant, ils allaient sortir de cette foutue cabine, elle se ruerait chez elle et appellerait un médecin, commencerait sa quarantaine…
Ca montait progressivement. Victor regardait ses compagnons de fortune. Autant de vies réunies par un stupide coup du sort, une panne d’ascenseur… Chacun devait vivre cette aventure à sa manière évidemment, mais que se passait-il dans leur tête ? Il pouvait avoir une idée des préoccupations de sa femme, mais les autres, qu’en auraient-ils retiré de cette histoire ? Ça le faisait penser quelque part à ces films plutôt en vogue dont le fil directeur est de croiser des destins via des aventures de la vie quotidienne ; ce qu’ils vivaient là ensemble, c’en était un bel exemple ! Et lui Victor, le raconterait-il à ses enfants ? Cette histoire deviendrait-elle un mythe ? On se la rappellerait ? Rentrerait-elle dans la mémoire collective? N’était-ce pas au bout du compte un fait divers tout à fait risible ? Maude réussirait-elle à en parler sans trop souffrir de souvenirs laborieux ? Auraient-ils droit d’en rire ensemble ? Quelles lectures de l’histoire allaient-ils en donner ? Il était persuadé, à raison, qu’il n’aurait pas la même version que sa femme, mais peu importe. Etait-ce un bon sujet pour un livre ? Un film ? Une pièce ? Victor l’intitulerait “lyrisme en suspens”, “fer, cage et rêveries”, “ma nuit avec le monde”, “exotisme et prison”, “le fer, c’est les autres”, “les aventures de Bruno, liftier”…
Et Maude, elle l’intitulerait comment cette histoire ?
On aperçut en face la cabine qui faisait contrepoids ; un technicien qui tenait un câble était à l’intérieur. En nous voyant, il nous fit un signe et prononça quelques mots avec son talkie-walkie en regardant vers le sommet. On le perdit rapidement de vue. On arrivait au dernier étage, enfin…Le comité d’accueil était en place.
Aplasie 30
Samedi 12 juillet 2008Quand tout le monde dormait, et qu’il se prenait, allongé qu’il était pour un officier original et séquestré, il avait remarqué que le festival d’illuminations nocturnes avait était annulé pour cause de prise d’otages en plein vol…mais la luminosité de Paris, reflétée sur la ferraille de la tour était étonnement blanche, diaphane, balancée entre obscurité à ciel ouvert, et des couleurs sombres. C’était blanc et lourd, humide aussi. Il y avait comme un poids terrible pesant sur la ville, une bulle. Du haut de sa cabine otage, sans panorama, il avait tout de même le sentiment d’avoir la main mise sur la ville, d’être son satellite et son tuteur…La lune n’était pas là, ou alors sa course ne rencontrerait pas le possible de ses regards, mais à tout moment, il s’attendait à surprendre E.T fendre avec fluidité le ciel à vélo.
- Mais pousse toi enfin !, lui fit Maude.
Les rescapés de la panne s’étaient tous regroupés dans un coin de la cabine ; de toute évidence, on attendait Victor pour commencer quelque chose.
- Mais viens !, s’impatienta-t-elle, soutenue par la rumeur du groupe.
L’opération allait démarrer et Victor s’était perdu en cours sur un nuage pensif. Quelque part, cette invective de Maude le rassura, elle était maintenant partie intégrante du groupe, et elle gardait ses vieux démons intacts : les incessants rappels à l’ordre à son égard.
Il s’excusa.
- Nous sommes en place, précisa Bruno.
- …bien reçu…allons faire descendre le crochet…veuillez ne pas bouger dans la cabine.
« Don’t move », fit Bruno au groupe. On attendait que ça se passe, que quelque chose vienne, un truc.
Après une dizaine de seconde d’apnée, un bruit audible par toute l’île de France…l’impact du crochet certainement balancé du sommet résonna sur la tôle de la cabine ; on fit tous un pas en avant. Ca se précisait maintenant. Le crochet se mit à racler ferme sur la tôle, on imaginait les rayures puis la rencontre entre deux objets métalliques. Le crochet devait s’emparer de l’anneau et vice-versa, union difficile, demandant de l’agilité.
Les types au sommet s’y reprirent plusieurs fois ; on jetait le crochet et espérait dans son dérapage qu’il vienne s’encastrer dans l’anneau. Les méthodes variaient : il y a avait les puristes, s’approchant par à-coup mais manquant de détermination sur le dernier geste pour pénétrer la cible ; et les fougueux, plus virils, moins habiles et qui balançaient l’objet en espérant qu’il trouve preneur. La cinquantième tentative fut probablement la bonne. On sentit l’accroche ferme, quelques instants, puis on tira quelques coups secs, pour voir, si ça tenait. Ca tenait. « Yes ! », « Ouais ! », « Ouf ! », fit-on dans la cabine.
- …crochet installé…allons tirer la cabine…
- Entendu, fit Bruno.
Une puissance venue d’on ne sait où se mit à tracter la cabine et ses occupants, ça valdinguait ferme, on se cognait les têtes.








