Aplasie 33

Lundi 14 juillet 2008

Elle était féroce, gueulait fort. C’était l’éclatement de la bulle, la crise de nerfs.

- Mais foutez-moi la paix ! Je vais sortir ! Mais non…N’approchez pas !

- Madame, vous êtes en état de choc et je crois que vous devriez…

- Mais vous ne comprenez rien, merde ! Je suis en traitement, je n’ai plus d’immunité, je suis fragile, ça fait 12 heures que je suis coincé dans un monde de bactéries…

- Je comprends bien Madame, mais rien ne vous empêche de sortir…

- Mais je veux sortir ! Vous n’écoutez rien, bon sang ! Je vous demande juste de libérer la voie, je préfère éviter les contacts.

- Mais raisonnez-vous madame, il faut vous…

Le discours était burlesque. Une jeune fille diaphane hurlant à la maladie face à un secouriste frustré de ne pas être pris au sérieux.

- Elle a raison, coupa Victor déterminé.

- Qui êtes-vous ?

- Son mari, cela ne coûte rien à personne de vous écarter et d’éviter que les gens se précipitent sur elle, si ? Elle est en traitement, nous l’avons fait savoir par le liftier mais cette information n’a pas eu d’écho.

- Enfin Monsieur…

- Tout à fait, maintenant, il faudrait faire venir un médecin, uniquement.

- Oui…fit-elle, et me donner un moyen de me protéger contre les germes…

Le secouriste quitta le couple en pestant.

- Merci, fit Maude.

- Ca va ? Tu te sens bien ? Je ne te voyais pas !

- Laisse, ils sont tous trop cons…

Un médecin arriva et demanda au petit groupe de se disperser, de s’éloigner. Il s’adressa à Maude :

- Madame, vous êtes en aplasie ?

- Certainement, fit-elle, en reculant.

Il pénétra dans la cabine.

- Euh…vous n’avez pas de masque ?

- Non, nous n’avions pas prévu cette situation.

- Mais nous avions prévenu pourtant !

- Euh…l’information ne nous est pas parvenue…mais quelle idée de monter la tour Eiffel dans votre état ?

- Quelle idée d’être bloquée toute une nuit dans un ascenseur vous voulez dire ?! Par ailleurs, hier ce n’était pas encore un mauvais jour, surenchérit-elle.

- Passons, fit-il. Je vais vous examiner.

Il s’approcha d’elle.

- A distance ! fit-elle.

- Euh oui, répondit-il perplexe.

- Mais je préférerais 100 fois rentrer chez moi, prendre ma température, faire une prise de sang…

- Je suis le médecin ici, affecté au diagnostic des victimes de la panne…

- Ecoutez, fit-elle, je n’en peux plus, je vais faire une crise de nerfs. Je suis examiné trois fois par semaine. Je finis par me connaître. Je sais ce qu’il me faut ! Je ne demande qu’à rentrer chez moi, ou aller à mon hôpital, là où je fais mon traitement…Est-ce si difficile à admettre ?

- Hum…bon.

Le médecin parvint tout de même à récolter quelques informations sur son état. Le diagnostic principal était qu’elle était plutôt traumatisée, impatiente, furieuse, blanchâtre…

- Au passage, hein, pas besoin de psy, précisa-t-elle. Ca va encore être tout un cirque !

Le médecin acquiesça d’un sourire forcé.

Elle obtint enfin que son petit couple se fasse ramener en voiture. On escorta Victor et Maude avec une équipe de choc qui se dépeupla peu à peu sous les coups de la virulence des « Dégage ! », « Mais on n’a pas besoin d’être 20 pour descendre ! », « Mais vous êtes bouchés ?! », « Vous le faites exprès !? », d’une Maude déchaînée. Victor n’essayait même plus de la raisonner. Pour lui, elle reprenait vie, ça prouvait qu’elle n’était pas si mal et il comprenait maintenant qu’elle avait véritablement vécu un enfer. Dans la cabine qui les ramenait à une altitude plus raisonnable, Maude commença à sourire, de nouveau. Et Victor retrouvait son univers : il réalisa que personne ne s’était attardé sur la vue en sortant de la cabine. C’était pourtant le but de leur visite, 12 heures qu’ils l’attendaient cette vue ! En quittant la cabine, chaque groupe avait réagi différemment. Les hongrois s’étaient effondrés, les philippins s’étaient mis à parler très fort et très vite entre eux, l’américaine et Damien s’étaient rués sur une table où étaient disposés des croissants, du café, du sucre, de l’eau, Bruno avait tapé dans la main de ses collègues qui l’avaient accueilli avec un large sourire : « Putain, mec ! ». Victor quant à lui s’était laissé surprendre par l’organisation des secours avant de rechercher sa femme. Au final, lui non plus n’avait pas cherché la vue ; c’était devenu secondaire comme préoccupation.

Le couple escorté vit défiler en sens inverse cette fois les étages de la tour qui d’ailleurs était vide. Arrivés à son pied, une voiture type VSL attendait déjà les jeune époux. « Liberté ! », pensa Maude.

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