- Maude?, fit-il derrière la porte de la salle de bain.
- Oui ?
- Ca va ?
- Oui.
- Elle peut venir dans une demi-heure, c’est ok ?
- Oui.
- Elle demande si c’est pour une prise de sang spéciale…
- Non, répondit Maude, juste une numération.
Victor précisa l’information à l’intéressée, raccrocha et se traina jusqu’au salon pour se replonger sur son PC ; il devait avertir son job que non, il ne reprendrait pas aujourd’hui car il avait passé la nuit coincé dans l’ascenseur de la tour Eiffel et qu’il était crevé. Le croirait-on ? Il passait déjà pour un fumiste : «être arrêté 10 jours pour une grippe, quand même…», lui avait déjà notifié un collègue. « Merde, se dit-il, on est au bout du compte vraiment pas maître de sa réputation… ». Il chercha sur internet si on mentionnait l’aventure dans les medias. Il entendait Maude remuer dans le bain. Ça le rassurait.
« Panne de l’éclairage de la tour Eiffel la nuit dernière ». C’était le titre d’un article sur le net. « Les raisons de la panne ne sont pas encore clairement identifiées mais le monument parisien n’a pas offert hier aux visiteurs de la ville-lumière son rayonnement habituel… ». « Incroyable ! », dit-il à voix haute, « on pense d’abord aux retombées sur le tourisme ». D’ailleurs, il se rappela avoir entendu que c’était un collectif japonais qui finance le scintillement des 20 000 ampoules de la tour. Pourquoi ? « Parce qu’ils trouvent cela trop beau », avait-on répondu. Il avait jugé cette raison très noble.
En grattant une cigarette sur le balcon, il eut une pensée pour ses compagnons de fortune. On ne s’était pas dit au revoir. Dès la sortie de la cabine, le mécanisme de repliement sur soi s’était enclenché. L’autre redevenant un étranger. En même temps, c’est lui et Maude qui avaient quitté la tour les premiers. Et puis il y avait des circonstances atténuantes. Merde, il en garderait un sacré souvenir tout de même ! L’ennui c’est qu’il était quasi sûr de ne plus jamais revoir les heureux élus. Sur les 7 millions de visiteurs annuels, ils avaient été une minuscule poignée dans cette affaire. Pourquoi eux ? Pourquoi Maude ? C’était une question qu’il avait d’ailleurs cessé de se poser depuis des mois…
Il retourna vers la salle de bain.
- Tout va bien ? demanda-t-il derrière la porte.
- Oui, il faut que je me dépêche, elle va bientôt arriver.
- Tu as pris ta température ?
- Ouais.
- Alors ?
- 37.2°.
La sonnerie se fit entendre ; en allant ouvrir, Victor pensa que c’était le titre d’un film mythique des années 80, il ne l’avait pas vu.
- Bonjour, fit-il en ouvrant la porte.
- Bonjour, comment allez-vous ?
- Oh…Elle va tout vous raconter.
- D’accord.
- Entrez, installez-vous, elle se sèche.
- Merci, fit l’infirmière.
Quelques secondes plus tard, Maude se pointa dans le salon en peignoir. L’infirmière l’attendait avec son attirail. Très rapidement, elle lui déballa toute l’histoire, ses craintes, la nuit, l’angoisse, la toux des autres, leur méchanceté, leur gentillesse, Bruno… Sans réserve. Victor jugea qu’il devait respecter cette confidence et partit se faire couler un bain, il était d’une nonchalance sans limite ; il se dit toutefois que finalement il irait peut-être travailler aujourd’hui.
