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Aplasie 36

Mercredi 16 juillet 2008

Epilogue

Arrivé à son bureau et repensant grossièrement à sa nuit, Victor gribouilla quelques notes qu’il avait méditées sur la route. Il avait renoncé à tout expliquer à ses collègues, il avait dit bonjour comme si de rien était. “Hé, ça va mieux?!”, lui avait-on demandé non sans moquerie. “Ça va”, avait-il répondu. Dans sa tête, il voulait maintenant uniquement se consacrer à Maude. Il tapa néanmoins ses notes sur son ordinateur et les envoya à Igor. Elles seraient probablement le point de départ d’une discussion accompagnée d’un bon Porto. Ça disait à peu près :

L’incroyable avec l’être humain, c’est qu’il ne saurait être négatif. Le cœur bat ou ne bat pas, on respire ou l’on ne respire pas; on vit ou non. C’est une volonté pure d’existence, jamais artificielle. Pourtant la fantastique machine qu’est l’humanité est absorbée dans une marche inéluctable vers son arrêt; un arrêt définitif suite à une vie à tout rompre. C’est une durée comprise dans le Temps; mais le Temps ne craint pas de perturbation; il est, indéfiniment.


Fin

Aplasie 35

Mardi 15 juillet 2008

- Maude?, fit-il derrière la porte de la salle de bain.

- Oui ?

- Ca va ?

- Oui.

- Elle peut venir dans une demi-heure, c’est ok ?

- Oui.

- Elle demande si c’est pour une prise de sang spéciale…

- Non, répondit Maude, juste une numération.

Victor précisa l’information à l’intéressée, raccrocha et se traina jusqu’au salon pour se replonger sur son PC ; il devait avertir son job que non, il ne reprendrait pas aujourd’hui car il avait passé la nuit coincé dans l’ascenseur de la tour Eiffel et qu’il était crevé. Le croirait-on ? Il passait déjà pour un fumiste : «être arrêté 10 jours pour une grippe, quand même…», lui avait déjà notifié un collègue. « Merde, se dit-il, on est au bout du compte vraiment pas maître de sa réputation… ». Il chercha sur internet si on mentionnait l’aventure dans les medias. Il entendait Maude remuer dans le bain. Ça le rassurait.

« Panne de l’éclairage de la tour Eiffel la nuit dernière ». C’était le titre d’un article sur le net. « Les raisons de la panne ne sont pas encore clairement identifiées mais le monument parisien n’a pas offert hier aux visiteurs de la ville-lumière son rayonnement habituel… ». « Incroyable ! », dit-il à voix haute, « on pense d’abord aux retombées sur le tourisme ». D’ailleurs, il se rappela avoir entendu que c’était un collectif japonais qui finance le scintillement des 20 000 ampoules de la tour. Pourquoi ? « Parce qu’ils trouvent cela trop beau », avait-on répondu. Il avait jugé cette raison très noble.

En grattant une cigarette sur le balcon, il eut une pensée pour ses compagnons de fortune. On ne s’était pas dit au revoir. Dès la sortie de la cabine, le mécanisme de repliement sur soi s’était enclenché. L’autre redevenant un étranger. En même temps, c’est lui et Maude qui avaient quitté la tour les premiers. Et puis il y avait des circonstances atténuantes. Merde, il en garderait un sacré souvenir tout de même ! L’ennui c’est qu’il était quasi sûr de ne plus jamais revoir les heureux élus. Sur les 7 millions de visiteurs annuels, ils avaient été une minuscule poignée dans cette affaire. Pourquoi eux ? Pourquoi Maude ? C’était une question qu’il avait d’ailleurs cessé de se poser depuis des mois…

Il retourna vers la salle de bain.

- Tout va bien ? demanda-t-il derrière la porte.

- Oui, il faut que je me dépêche, elle va bientôt arriver.

- Tu as pris ta température ?

- Ouais.

- Alors ?

- 37.2°.

La sonnerie se fit entendre ; en allant ouvrir, Victor pensa que c’était le titre d’un film mythique des années 80, il ne l’avait pas vu.

- Bonjour, fit-il en ouvrant la porte.

- Bonjour, comment allez-vous ?

- Oh…Elle va tout vous raconter.

- D’accord.

- Entrez, installez-vous, elle se sèche.

- Merci, fit l’infirmière.

Quelques secondes plus tard, Maude se pointa dans le salon en peignoir. L’infirmière l’attendait avec son attirail. Très rapidement, elle lui déballa toute l’histoire, ses craintes, la nuit, l’angoisse, la toux des autres, leur méchanceté, leur gentillesse, Bruno… Sans réserve. Victor jugea qu’il devait respecter cette confidence et partit se faire couler un bain, il était d’une nonchalance sans limite ; il se dit toutefois que finalement il irait peut-être travailler aujourd’hui.

Aplasie 34

Mardi 15 juillet 2008

Mardi 15 mars. C’était l’aurore. Il faisait doux. L’ambulancier démarra doucement. Maude demanda à ce qu’on ouvre les fenêtres. Elle ne relâchait pas la pression. Il fallait que l’air circule. Il fallait chasser les saletés. Elle se sentait épuisée mais avait l’impression d’avoir échappé au pire. Elle n’avait probablement pas de fièvre. Du coup, ça valait la peine de lutter encore un peu contre les attaques en tout genre, de ne rien laisser passer. Son intransigeance face aux saletés était sa lubie, c’était aussi son salut. En voyant Maude exiger l’ouverture des fenêtres, Victor se dit qu’elle exagérait ferme : « C’est bon, quoi,… ». Il n’était pas loin de 7 heures.

- Où allons-nous ? interrogea l’ambulancier.

- On va où ? demanda Victor à sa femme.

- A la maison, répondit-elle d’un air : « j’ai tout le planning en tête, je gère ».

Victor indiqua une adresse du 16ème arrondissement.

- Très bien, fit le chauffeur. Drôle de nuit, hein ?!

- Comme vous dites…confirma Victor. Il avait sorti son portable et tapotait un sms à l’attention d’Igor: «t’es libre ce soir ? Je te raconte tout !». Il fallait qu’ils en sortent quelque chose de cette nuit !

Le VSL longea un Trocadero d’une vacuité inquiétante. Victor aperçut la tour Eiffel dans le rétroviseur et se demanda s’il la regarderait toujours comme avant. Il eut une pensée brève pour Bruno. Et lui, allait-il continuer son métier ? Il était drôle Bruno. Il allait certainement être l’employé du mois ! Il passerait à la télé. Il expliquerait sa gestion de l’aventure; il serait la voix de la cabine. Maude qui ne relâchait pas ses efforts avait le visage calé bien en face de l’ouverture de la fenêtre pour emmagasiner tout l’air possible. Chacun son combat…

La voiture emprunta l’avenue d’Eylau, fit le tour de la place de Mexico, et s’engouffra plus encore dans l’arrondissement. Au bout de quelques minutes, Victor sortit de sa torpeur :

- C’est là !

- Ici, je peux m’arrêter à ce niveau ?

- Très bien, merci !

Le couple sortit de la voiture. Les époux serrèrent la main de l’ambulancier: “merci”. Maude avait voulu réprimer son geste au dernier moment mais ne risqua pas l’impolitesse. “Les mains sont le premier vecteur de bactéries, pensa-t-elle. Bah…dans 30 secondes je les frictionne un quart d’heure…”. La fatigue commençait à se faire pesante et une lassitude commune aux fins de soirées les embrouillait.

- Allez, ouvre !, s’impatienta Maude.

Arrivés dans la cage d’escalier, elle fit la moue à son mari quand il tira la porte de l’ascenseur. Il comprit. “Jusqu’au boutiste”, pensa-t-il. Mais lui, Victor, comment l’aurait-il géré son aplasie?

- Ok, je prends les escaliers.

Ils se retrouvèrent dans l’appartement. Chacun reprit peu à peu ses marques. Maude se précipita pour un lavage de main énergique s’évaluant en minutes. Victor reçut une réponse d’Igor : « Ok ça roule, 21h ? ». Maude expulsa ses habits porteurs d’on ne sait combien de grippes, angines, bactéries tiers-mondistes. Victor s’allongea sur le canapé attendant que le café chauffe. On entendait un bain couler. Maude se frictionnait le visage maintenant. Victor s’endormait presque. Une voix le réveilla. De loin :

- Dis, t’as pensé au chauffage ? Et tu peux appeler l’infirmière pour une prise de sang ?

Victor rassembla ses esprits. Après toute cette nuit, encore du boulot ! D’ailleurs, ça n’était au bout du compte pas aujourd’hui qu’il reprendrait…

- Victor !?

- Oui, je m’en occupe, je l’appelle.

- Tu sais où est le thermomètre ?

- Non, je ne m’en sers jamais, dit-il en regrettant aussitôt cet aveu.

- Ah je l’ai !, rectifia Maude qui n’avait pas relevé l’affront. Tu lui dis de venir dès qu’elle peut ?

- Oui, oui.

Victor se servit un café en cherchant sur son portable le numéro de l’infirmière. Il était épuisé. Les yeux le piquaient. Ses pieds raclaient le sol. Il se dirigea vers son PC et l’alluma.

Aplasie 33

Lundi 14 juillet 2008

Elle était féroce, gueulait fort. C’était l’éclatement de la bulle, la crise de nerfs.

- Mais foutez-moi la paix ! Je vais sortir ! Mais non…N’approchez pas !

- Madame, vous êtes en état de choc et je crois que vous devriez…

- Mais vous ne comprenez rien, merde ! Je suis en traitement, je n’ai plus d’immunité, je suis fragile, ça fait 12 heures que je suis coincé dans un monde de bactéries…

- Je comprends bien Madame, mais rien ne vous empêche de sortir…

- Mais je veux sortir ! Vous n’écoutez rien, bon sang ! Je vous demande juste de libérer la voie, je préfère éviter les contacts.

- Mais raisonnez-vous madame, il faut vous…

Le discours était burlesque. Une jeune fille diaphane hurlant à la maladie face à un secouriste frustré de ne pas être pris au sérieux.

- Elle a raison, coupa Victor déterminé.

- Qui êtes-vous ?

- Son mari, cela ne coûte rien à personne de vous écarter et d’éviter que les gens se précipitent sur elle, si ? Elle est en traitement, nous l’avons fait savoir par le liftier mais cette information n’a pas eu d’écho.

- Enfin Monsieur…

- Tout à fait, maintenant, il faudrait faire venir un médecin, uniquement.

- Oui…fit-elle, et me donner un moyen de me protéger contre les germes…

Le secouriste quitta le couple en pestant.

- Merci, fit Maude.

- Ca va ? Tu te sens bien ? Je ne te voyais pas !

- Laisse, ils sont tous trop cons…

Un médecin arriva et demanda au petit groupe de se disperser, de s’éloigner. Il s’adressa à Maude :

- Madame, vous êtes en aplasie ?

- Certainement, fit-elle, en reculant.

Il pénétra dans la cabine.

- Euh…vous n’avez pas de masque ?

- Non, nous n’avions pas prévu cette situation.

- Mais nous avions prévenu pourtant !

- Euh…l’information ne nous est pas parvenue…mais quelle idée de monter la tour Eiffel dans votre état ?

- Quelle idée d’être bloquée toute une nuit dans un ascenseur vous voulez dire ?! Par ailleurs, hier ce n’était pas encore un mauvais jour, surenchérit-elle.

- Passons, fit-il. Je vais vous examiner.

Il s’approcha d’elle.

- A distance ! fit-elle.

- Euh oui, répondit-il perplexe.

- Mais je préférerais 100 fois rentrer chez moi, prendre ma température, faire une prise de sang…

- Je suis le médecin ici, affecté au diagnostic des victimes de la panne…

- Ecoutez, fit-elle, je n’en peux plus, je vais faire une crise de nerfs. Je suis examiné trois fois par semaine. Je finis par me connaître. Je sais ce qu’il me faut ! Je ne demande qu’à rentrer chez moi, ou aller à mon hôpital, là où je fais mon traitement…Est-ce si difficile à admettre ?

- Hum…bon.

Le médecin parvint tout de même à récolter quelques informations sur son état. Le diagnostic principal était qu’elle était plutôt traumatisée, impatiente, furieuse, blanchâtre…

- Au passage, hein, pas besoin de psy, précisa-t-elle. Ca va encore être tout un cirque !

Le médecin acquiesça d’un sourire forcé.

Elle obtint enfin que son petit couple se fasse ramener en voiture. On escorta Victor et Maude avec une équipe de choc qui se dépeupla peu à peu sous les coups de la virulence des « Dégage ! », « Mais on n’a pas besoin d’être 20 pour descendre ! », « Mais vous êtes bouchés ?! », « Vous le faites exprès !? », d’une Maude déchaînée. Victor n’essayait même plus de la raisonner. Pour lui, elle reprenait vie, ça prouvait qu’elle n’était pas si mal et il comprenait maintenant qu’elle avait véritablement vécu un enfer. Dans la cabine qui les ramenait à une altitude plus raisonnable, Maude commença à sourire, de nouveau. Et Victor retrouvait son univers : il réalisa que personne ne s’était attardé sur la vue en sortant de la cabine. C’était pourtant le but de leur visite, 12 heures qu’ils l’attendaient cette vue ! En quittant la cabine, chaque groupe avait réagi différemment. Les hongrois s’étaient effondrés, les philippins s’étaient mis à parler très fort et très vite entre eux, l’américaine et Damien s’étaient rués sur une table où étaient disposés des croissants, du café, du sucre, de l’eau, Bruno avait tapé dans la main de ses collègues qui l’avaient accueilli avec un large sourire : « Putain, mec ! ». Victor quant à lui s’était laissé surprendre par l’organisation des secours avant de rechercher sa femme. Au final, lui non plus n’avait pas cherché la vue ; c’était devenu secondaire comme préoccupation.

Le couple escorté vit défiler en sens inverse cette fois les étages de la tour qui d’ailleurs était vide. Arrivés à son pied, une voiture type VSL attendait déjà les jeune époux. « Liberté ! », pensa Maude.

Aplasie 32

Lundi 14 juillet 2008

Des hommes étranges, une équipe en mode commando, se ruèrent sur la porte de la cabine. Avec de grosses pinces, des pieds de biche, tout le matos. Frusques de circonstance… A l’identique. « Mais qu’est ce qu’ils foutaient ?!, What the hell are they doing ? », s’interrogèrent les otages en fin de contrat. Instinctivement, ils avaient reculé pour se protéger de l’imminente explosion de la porte. « Mais après tout, pourquoi une explosion ? Pourquoi ces grosses pinces ? Pourquoi tout cet attirail ? ». Reprenant ses esprits, Bruno fit un pas en avant :

- Veuillez reculer Monsieur, fit un des barbares derrière la grille.

Bruno ne se démonta pas :

- Hum…c’est que je suis le liftier et je pense pouvoir ouvrir la porte sans le concours de votre équipe.

- Monsieur, laissez-nous procéder…

Le liftier sûr de lui ne le laissa pas finir, et d’un geste simple ridiculisa le commando et ouvrit la porte.

L’équipe recula immédiatement. La porte était juste entrouverte et on avait peur, peut-être, de la sortie brutale d’un fauve après des mois de captivité. Un ours ? Non, le liftier fit mine à ses clients de sortir.

Ce fut un défilé. Les philippins, les hongrois, Damien, l’américaine, Victor, sortirent. Ils réalisèrent que tout cela avait été l’objet d’une grosse opération. Au premier plan, le commando s’était rangé de chaque côté de la porte et constituait une haie d’honneur silencieuse. Devant, des pompiers, prêts à intervenir, en cas de…Au troisième plan, on devinait des médecins, des psychologues, des responsables de la tour. Il était 6 heures du matin. Une scène de sauvetage à l’américaine, comme dans les films catastrophe. Ca prenait des allures de films comme “Die hard”, “la Tour infernale”…

Pourtant la sortie se fit dans un silence analytique. Les spécialistes observaient l’état des otages. Ils marchaient tous un peu perdus: ça avait l’air épuisé, ça avait l’air abruti, mais pas d’alerte spéciale. On leur donnerait une couverture, à manger, les médecins ausculteraient yeux et oreilles ; puis les psychologues prendraient le relais.

Le silence s’interrompit soudainement : d’un coup, les secours se mirent en marche et la masse du comité se précipita sur les rescapés. Chacun son rôle, chacun son patient.

Victor fut pris en main par une jeune femme ; infirmière de la croix rouge ? médecin ? Peu importe :

- Comment vous sentez-vous monsieur ?

- Ca va ; j’ai faim, j’ai soif…

- Vous avez froid ?

Victor ne répondit pas. Il tournait la tête à gauche, à droite, perturbé.

- Mais où est ma femme ?… Maude ! cria-t-il.

Il se détacha de l’attention de la jeune femme et fit le tour de la « foule ». Soudain, il réalisa qu’il y avait une agglomération d’hommes devant la cabine, il s’approcha. Plus grand que la moyenne, il put voir par-dessus les épaules, sa femme.

Elle était dans la cabine et refusait apparemment d’en sortir. Il s’approcha plus près pour entendre ce qu’elle disait.

Aplasie 31

Dimanche 13 juillet 2008

En se tapant le front contre un hublot, Maude s’inquiéta instantanément pour ses plaquettes. Mais elle s’en voulu de ne pas profiter de ce moment et de penser sans cesse à ses numérations sanguines. Maintenant, ils allaient sortir de cette foutue cabine, elle se ruerait chez elle et appellerait un médecin, commencerait sa quarantaine…

Ca montait progressivement. Victor regardait ses compagnons de fortune. Autant de vies réunies par un stupide coup du sort, une panne d’ascenseur… Chacun devait vivre cette aventure à sa manière évidemment, mais que se passait-il dans leur tête ? Il pouvait avoir une idée des préoccupations de sa femme, mais les autres, qu’en auraient-ils retiré de cette histoire ? Ça le faisait penser quelque part à ces films plutôt en vogue dont le fil directeur est de croiser des destins via des aventures de la vie quotidienne ; ce qu’ils vivaient là ensemble, c’en était un bel exemple ! Et lui Victor, le raconterait-il à ses enfants ? Cette histoire deviendrait-elle un mythe ? On se la rappellerait ? Rentrerait-elle dans la mémoire collective? N’était-ce pas au bout du compte un fait divers tout à fait risible ? Maude réussirait-elle à en parler sans trop souffrir de souvenirs laborieux ? Auraient-ils droit d’en rire ensemble ? Quelles lectures de l’histoire allaient-ils en donner ? Il était persuadé, à raison, qu’il n’aurait pas la même version que sa femme, mais peu importe. Etait-ce un bon sujet pour un livre ? Un film ? Une pièce ? Victor l’intitulerait “lyrisme en suspens”, “fer, cage et rêveries”, “ma nuit avec le monde”, “exotisme et prison”, “le fer, c’est les autres”, “les aventures de Bruno, liftier”…

Et Maude, elle l’intitulerait comment cette histoire ?

On aperçut en face la cabine qui faisait contrepoids ; un technicien qui tenait un câble était à l’intérieur. En nous voyant, il nous fit un signe et prononça quelques mots avec son talkie-walkie en regardant vers le sommet. On le perdit rapidement de vue. On arrivait au dernier étage, enfin…Le comité d’accueil était en place.

Aplasie 30

Samedi 12 juillet 2008

Quand tout le monde dormait, et qu’il se prenait, allongé qu’il était pour un officier original et séquestré, il avait remarqué que le festival d’illuminations nocturnes avait était annulé pour cause de prise d’otages en plein vol…mais la luminosité de Paris, reflétée sur la ferraille de la tour était étonnement blanche, diaphane, balancée entre obscurité à ciel ouvert, et des couleurs sombres. C’était blanc et lourd, humide aussi. Il y avait comme un poids terrible pesant sur la ville, une bulle. Du haut de sa cabine otage, sans panorama, il avait tout de même le sentiment d’avoir la main mise sur la ville, d’être son satellite et son tuteur…La lune n’était pas là, ou alors sa course ne rencontrerait pas le possible de ses regards, mais à tout moment, il s’attendait à surprendre E.T fendre avec fluidité le ciel à vélo.

- Mais pousse toi enfin !, lui fit Maude.

Les rescapés de la panne s’étaient tous regroupés dans un coin de la cabine ; de toute évidence, on attendait Victor pour commencer quelque chose.

- Mais viens !, s’impatienta-t-elle, soutenue par la rumeur du groupe.

L’opération allait démarrer et Victor s’était perdu en cours sur un nuage pensif. Quelque part, cette invective de Maude le rassura, elle était maintenant partie intégrante du groupe, et elle gardait ses vieux démons intacts : les incessants rappels à l’ordre à son égard.

Il s’excusa.

- Nous sommes en place, précisa Bruno.

- …bien reçu…allons faire descendre le crochet…veuillez ne pas bouger dans la cabine.

« Don’t move », fit Bruno au groupe. On attendait que ça se passe, que quelque chose vienne, un truc.

Après une dizaine de seconde d’apnée, un bruit audible par toute l’île de France…l’impact du crochet certainement balancé du sommet résonna sur la tôle de la cabine ; on fit tous un pas en avant. Ca se précisait maintenant. Le crochet se mit à racler ferme sur la tôle, on imaginait les rayures puis la rencontre entre deux objets métalliques. Le crochet devait s’emparer de l’anneau et vice-versa, union difficile, demandant de l’agilité.

Les types au sommet s’y reprirent plusieurs fois ; on jetait le crochet et espérait dans son dérapage qu’il vienne s’encastrer dans l’anneau. Les méthodes variaient : il y a avait les puristes, s’approchant par à-coup mais manquant de détermination sur le dernier geste pour pénétrer la cible ; et les fougueux, plus virils, moins habiles et qui balançaient l’objet en espérant qu’il trouve preneur. La cinquantième tentative fut probablement la bonne. On sentit l’accroche ferme, quelques instants, puis on tira quelques coups secs, pour voir, si ça tenait. Ca tenait. « Yes ! », « Ouais ! », « Ouf ! », fit-on dans la cabine.

- …crochet installé…allons tirer la cabine…

- Entendu, fit Bruno.

Une puissance venue d’on ne sait où se mit à tracter la cabine et ses occupants, ça valdinguait ferme, on se cognait les têtes.

Aplasie 29

Samedi 12 juillet 2008

La voix expliqua qu’ils allaient faire monter une poulie et se servir d’une autre cabine pour faire contrepoids; tandis qu’un crochet (gros) allait s’emparer de la cabine prisonnière, ils actionneraient l’une de celles opérationnelles pour la tirer vers le haut. Bon, ça paraissait un peu artisanal tout ça, c’était un peu louche de se faire extirper du piège avec cette barbarie…Mais c’était des pros, non?!

Bruno était découragé d’avance à l’idée d’expliquer en anglais l’opération; il décida de faire durer la conversation:

- Ok je vois…mais…le crochet…

- Quoi le crochet?! fit la voix.

- Vous allez l’attacher comment?

- …

- Et l’autre cabine, aura-t-elle assez de puissance pour nous tirer?

- …mais ne paniquez pas enfin!

- Mais c’est que…

- …tout va s’arranger, des anneaux…fixés sur le toit de la cabine…le machiniste… sûr de la puissance des cabines.

- Ah…

- …me demande comment va la malade?…s’est réchauffée?

- Mais euh…elle a pas froid, hein? fit Bruno en guettant une confirmation de Victor, qui se levait tout juste.

- …ok…d’ici une heure c’est fini…prévenez les visiteurs.

- Dites-leur d’amener des croissants! hurla Damien, à moitié pour détendre l’atmosphère à moitié pour signifier la disette qu’il vivait…

Bruno avait déjà raccroché. Le groupe s’avança vers lui: “alors!?”, “so what!?”.

- Everything will be in order quite soon, fit-il déterminé et redoutant les attaques verbales.

- I have already heard that sentence before, fit l’américaine rappelant ainsi qu’elle ne s’était pas assagie…

- They’re coming, they’re coming, s’entêta Victor.

- Fine !, fit-elle d’un air « hum, on verra bien ! ».

Suspendu à la crainte d’un nouveau contre-temps, on n’osait plus regarder Maude; on l’oubliait, on essayait. C’était le problème en plus, l’incident supplémentaire, l’emmerdement inapproprié, inattendu; l’incompréhension.

La cible tacite de toute les attentions était d’ailleurs plus blanche en ce petit matin que la veille au soir; mais Victor restait confiant. Il l’avait déjà vue comme ça: ce n’était pas forcément l’immunité en berne, certainement l’anémie. Il en avait appris des tas de choses lui aussi ! La pâleur de sa femme lui rappela la lumière de la nuit.

Aplasie 28

Samedi 12 juillet 2008

Les sirènes des pompiers signifiaient que ça s’activait en bas. On percevait même de l’animation au pied de la tour, même si la perspective du hublot était insuffisante pour aider du regard les secours. Les membres de la cabine semblaient s’être tout bonnement fait à leur sort et dormaient encore…En entendant les sirènes, les rumeurs des secours, Maude sortit la tête de ses genoux et sourit à son mari qui rêvassait les yeux ouverts. Elle semblait plus ou moins apaisée et Victor lui rendit un sourire bourré de compréhension.

Au petit matin, alors que les prémices du réveil étaient visibles chez tous, le talkie-walkie hurla dans la main endormie de Bruno.

- …matériel de secours sur place… commençons l’opération… éléments à signaler?

- Euh, bonjour, euh…non rien, fit Bruno surpris.

- …très bien…patienter encore…plus être trop long…

L’ensemble du groupe se réveilla peu à peu, on se frottait les yeux, s’étirait un peu, quelques bonjours sifflaient dans la cabine. On avait l’impression d’une nuit sous la tente. Victor gisait encore au milieu de la cabine, à moitié par provocation, à moitié par épuisement aussi. On remarqua ensuite Maude, toujours planquée derrière son bouclier de mari. On se rappela Maude… Ça prit quelques secondes. “Ah oui!, c’est vrai…”; l’autre problème. On cessa les étirements et les paroles inutiles se raréfièrent…Maude était toujours recroquevillée sur elle-même, un peu sauvage, les yeux grand ouvert. On se demanda un temps si elle les avait fermés au moins une fois dans la nuit. Peut-être qu’elle était restée ainsi tout le temps ? Avait-elle au moins une fois cligné des yeux ? Non, elle avait probablement épié chaque geste, guettant l’infraction aux règles mises en place. Elle semblait tétanisée. Voyant qu’on la dévisageait et pour décontracter l’atmosphère, elle leur sourit avec une mollesse sincère et articula même un “hello” plutôt timide. On n’osa lui répondre mais les têtes opinèrent, comme pour rendre la politesse. Victor émergea. Le talkie-walkie hurla de nouveau.

- …matériel déposé sur monte-charge…

Bruno ne se laissa pas surprendre cette fois:

- Mais comment allez-vous débloquer l’ascenseur?

Aplasie 27

Vendredi 11 juillet 2008

Ça pionçait sec maintenant. Bruno, affalé contre le grillage de la cabine, le talkie-walkie négligemment retenu par la main droite, la main gauche posée mode bouillotte sur son ventre, les philippins étaient les uns contre les autres, en forme de totem, de tipi, imbriqués…l’américaine avait ravalé son insolence pour une pose sans dignité, la tête ayant basculé d’épuisement sur l’épaule d’un Damien, fier au début, puis progressivement lamentable, avachi de toute son allure bruxelloise. On l’aimait. Les hongrois roupillaient ferme maintenant, on sentait dans leur souffle harmonisé un couple sage et clément, fort d’années de doutes, d’amour et d’espoir. Victor dans un demi-sommeil, entre le délire et l’apaisement du silence, s’en donnait à cœur joie. “En Europe, vue de là où nous sommes, l’Est c’est comme une montagne de souffrance, un continent peuplé de hargne, de violence, de soumission. Y a eu des guerres, des invasions, Attila, le rideau de fer, les Balkans, Dracula, les Trabant, la Serbie, et j’en passe. C’est ça l’histoire? Cuba, une douzaine de décennies après son indépendance, a plus marqué l’histoire que l’Autriche peut-être, pourtant impériale il n’y a pas si longtemps. A tort ou raison? Peu importe, la Hongrie, ça évoquait quoi? Un nouveau venu européen, un rescapé du communisme, une puissance romantique passée, Budapest…La Hongrie a perdu 1 million d’habitants depuis les années 90 pour cause de déficit des naissances; et on dit que c’est un des anciens pays satellites qui s’en sort le mieux; on condamne souvent la procréation de nos jours…”. Depuis quelques minutes qu’il divaguait ainsi. Un temps il regarda Maude, sa femme, une jolie brune aux boucles éparses pensa-t-il…Elles se refourniront bientôt! Mais là, là…Elle vivait son drame en solitaire, on ne pouvait pas la raisonner; dur…Pourtant, elle n’avait jamais vraiment eu d’alerte! Une fois ou deux elle avait présenté un peu de fièvre, mais on l’avait isolée presque une semaine pour ça; on avait dû la transfuser, ça traumatise. Depuis, elle faisait gaffe et elle trichait pas avec la manière, c’était du lavage frénétique de mains, c’était pas un pied dehors, c’était une couverture de prudence et de silence, ça calculait sec les gestes, pas de main à la bouche! C’était attendrissant. C’était chiant. Cette fois non plus, et malgré la circonstance aggravante d’être bloquée dans un ascenseur avec des porteurs de germes venus exprès des 4 coins du monde, elle ne ferait pas de fièvre…Un petit 38. Max…pensait Victor. Une conviction. Après être devenue une paria pour cause de pépins avant l’heure, elle était encore paria dans la cabine. Alors qu’elle ne devait rien à quiconque dans cet ascenseur, il fallait encore qu’elle s’affirme autre et que tous rentrent à fond dans son intimité, sa vie, ses complexes et peurs du moment; qu’ils la figent dans ce qu’elle n’était pas aux yeux de ses proches: une patiente, une malade, un cas, une peine, une conjurée. Depuis tout cela, même la saleté verbale, la dégueulasserie des comportements, la mesquinerie de l’homme, la médiocrité du mal, elle n’en pouvait plus. Exemple, lire Céline lui était devenu impensable: trop immonde! Alors qu’elle vivait la cruauté de la nature par excellence, elle n’allait pas non plus souffrir une plume merveilleuse et cruelle, qui tranche où ça fait mal…Déjà qu’en pleine santé, Destouches n’est pas une thérapie…Ce coup de la cabine, de la tour Eiffel, c’était quand même de l’acharnement…En d’autres temps, termes, instants, ç’aurait été le moyen d’un philtre d’amour, pour une union médiévale, là où ça danse, grillades et consorts! Malheureusement cette Yseult là ne buvait pas de philtre d’amour ces derniers mois; pas vraiment…mais ça passerait.